Que nous dit « Lion », le film de Garth Davis, à propos de l’Inde ?

Que nous dit Lion, le film de Garth Davis, à propos de l’Inde ?

Par Thomas G | Mars 2017

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Bien-entendu, les ressorts de ce drame inspiré d’une histoire vraie ne laisseront personne indifférent. Qui ne s’émouvrait pas devant la témérité et l’intelligence de Saroo, un jeune indien de 5 ans privé de sa famille à la suite d’un incident tragique qui le mène à bord d’une locomotive sans passagers ? Mais laissons à chacun le loisir d’en juger par lui-même. Et plutôt que d’apporter une critique sur le contenu du film, attachons-nous aux réalités d’une vie à deux vitesses que le garçon connaitra tour à tour.

D’abord, la vitalité. Une course d’enfants sales sur une terre sèche et graveleuse. Puis le fourmillement d’un peuple affairé au travail. Jour et nuit. Et le mélange étrangement beau des couleurs délavées du plastique et des déchets jonchant le sol ou flottant sur un cours d’eau, mêlées à l’authenticité ocre et brutale d’une rivière boueuse emportant loin d’un Ganesh ventripotent, des fleurs d’hibiscus rose-orangées. C’est dans un tel décors que le récit prend sa source et que la tragédie se noue.

Quels sont alors les éléments factuels dans lesquels s’encre l’histoire de Saroo ? On peut évoquer -sans dévoiler l’intrigue du film- certains aspects parfois troubles de la vie des enfants auxquels se confronte le jeune garçon au cours de son périple. A commencer par le travail infantile. 60 millions d’enfants travaillent en Inde, parmi lesquels un cinquième d’entre eux le font sous le signe de la servitude. S’il est plus fréquent qu’ils cherchent à apporter une aide matérielle à leurs familles, il arrive aussi qu’ils soient sollicités pour leur docilité ainsi que pour la faiblesse de leurs salaires. Selon le site humanium.org, ils peuvent travailler plus de 15 heures par jour. Et ce parfois gratuitement, selon « l’honnêteté » de leur employeur qui légitime l’exploitation par le prétexte de la formation. Bien que l’Etat interdise le travail des mineurs depuis 1986, l’âge minimum légal est fixé à 14 ans et nombreux sont les employeurs qui ne respectent pas la loi.

Alors qu’il passe la nuit sur un carton aux côtés d’enfants perdus ou abandonnés, Saroo doit assister à une scène traumatisante qui le conduit à se méfier des adultes. Le doute qui plane sur les motivations de l’homme qui le pourchasse dans les ruelles de Calcutta laisse supposer le pire. La première hypothèse voudrait qu’il le traqua pour faire commerce de ses organes.

Dans le Sud de l’Asie, l’Inde est le lieu privilégié pour ce genre de trafic. L’extrême pauvreté qui voit criblées de dettes certaines familles bangladaises les pousse souvent à vendre un rein, au risque d’une opération mal exécutée et de complications médicales lourdes allant parfois jusque à la mort. Depuis le démantèlement en 2011 d’un vaste réseau de trafiquants au Bangladesh, ces familles affluent au Nord-Est de l’Inde pour y tromper la vigilance d’une police impuissante et résignée. Selon le journal Libération, en 1995, à peu près au moment ou Saroo arpente les rues de Calcutta en quête de son frère Guddu, le prix d’un rein était estimé entre 15 000 et 50 000 roupies. Le commerce illicite d’organes représentait quant-à-lui près de 400 millions de roupies, soit environ 5, 33 millions d’euros. Un marché malheureusement encore très lucratif aujourd’hui, et qui doit plaider coupable pour ses victimes innocentes.

La seconde hypothèse supposerait que l’homme en voulut après son corps. D’ailleurs, nombreux sont les éléments qui laissent penser qu’un réseau de pédophiles est établi dans la ville. Sans en dire plus sur l’histoire de Saroo, examinons la réalité indéniable d’une corruption de mineur d’ampleur nationale qui vaut parfois à l’Inde l’honteuse réputation d’être elle-même l’instigatrice d’une « clémence » envers les violeurs pédophiles. Spécialement quand la victime est une femme. De fait, la société indienne exerce une pression très forte sur la femme. Outre les discriminations dont elles souffrent même au sein de leurs familles en tant « qu’objet » associé à la dote à verser à l’éventuelle famille du mari, les femmes sont généralement la proie d’inégalités devant les normes socio-culturelles associées au concept de faute conjugale. Dès-lors, commettre un acte d’infidélité ou le simple fait d’avoir un rapport sexuel hors du mariage peut attiser la colère de la famille dont les manifestations physiques peuvent être extrêmement brutales à l’égare de la fille. Ces violences s’expliquent par l’importance cruciale de la « pureté » de la mariée avant l’union des deux parties. Difficile alors pour une femme ou une enfant violée de partager sa détresse sans risquer d’être considérée comme elle-même responsable du crime dont elle est pourtant la victime. Les conséquences de cette pression sociale sont effrayantes : on estimerait à 1 sur 10 le nombre de viols déclarés en Inde.

Pour en revenir au problème de la pédophilie en Inde et afin d’en comprendre ses rouages, il faut considérer l’extrême pauvreté d’une partie de ses régions. Toute sa moitié Nord est en proie à une telle impécuniosité que les plus vulnérables meurent parfois dans les rues sous les yeux des passants.  Nombreux sont les enfants qui sont laissés pour comptes et dont l’absence de domicile fait d’eux une proie de choix pour quelque prédateur sexuel. L’établissement d’un réseau pédophile est donc largement facilité par le facteur pauvreté qui non seulement laisse les familles dans l’incapacité de nourrir leurs enfants, mais qui de surcroît  les menace de les perdre à jamais.

La dernière hypothèse que suggère cette course poursuite pût nous avoir été soufflée par le film Slumdog millionaire (Dany Boyle et Loveleen Tandan). En effet dans celui-ci, les enfants sont recueillis et mutilés par des réseaux de mendicité organisée qui, de façon analogue au fonctionnement d’un réseau de prostituées,  les font récolter de l’argent dans les rues afin de rendre des comptes à leurs supérieurs adultes. Cette pratique, très courante dans les grandes villes de l’Inde, s’apparente à de l’esclavage et il est possible que l’homme en chasse dans cette scène du film Lion soit le maillon d’un réseau implanté dans Calcutta. Ce phénomène en cache un plus terrible encore : le trafic d’enfants handicapés qui, non content de les exploiter et de les mutiler, les réduit à l’état de simples marchandises. Un article du journal libération paru en 1997 témoignait déjà de l’existence de ce type de commerce. Il titrait « l’Inde dénonce un trafic d’enfants handicapés » et évoquait l’abandon d’enfant âgés de 8 à 14 ans, laissés par leurs parents à la merci des criminels dans les rues de la Mecque durant un pèlerinage. Cynique jeu du sort pour les mineurs qui avaient par la suite été rapatriés à Bombay…

Dans une scène suivante, le jeune Saroo est recueilli par les autorités locales et confié à un orphelinat. Dernière facette d’une réalité du monde indien, chaque année, près de 80 000 mineurs sont portés disparus. Face à ce fléau qui touche en priorité les familles les plus pauvres, les autorités tentent d’effectuer de grandes missions de répertoriassions auprès des enfants des grandes villes. Mais bien souvent, le système mis en place se heurte à la frilosité des forces de polices quand il s’agit de dresser les procès verbaux de familles défavorisées vivant dans des bidonvilles. Ces enfants, quand ils ne sont hélas pas retrouvés par les organismes de recherche, finissent généralement dans des réseaux de prostitution ou de mendicité organisée. Et le site internet public « Khoya Paya » (à traduire par « Perdu Trouvé ») dédié à la cause des enfants perdus demeure impuissant face aux réseaux de malfaiteurs qui vont jusqu’à enlever les mineurs dans les rues.

Ainsi, par delà la quête permanente d’identité de Saroo, transparait le visage coupable d’une Inde sublime et impitoyable. D’un monde complexe et dangereux ou enfance peut rimer avec cruauté et violence. D’une thématique toujours actuelle et dont l’ampleur est généralement tue ou ignorée.